Adrien Charrier, 22/04/2017
Depuis maintenant deux semaines, les professions de foi des différents candidats investissent nos domiciles pour conforter ou non notre vote. Arme ultime de communication politique, je propose ici de faire une analyse de ce support pour tenter d’en mesurer son utilité dans les derniers moments de la campagne.
Comme pour n’importe quelle élection, nous avons eu le plaisir de recevoir dans nos boites aux lettres les professions de foi des prétendants à l’Élysée. Ce format traditionnel doit être perçu comme un support de communication censé résumer et synthétiser le programme et la campagne des différents protagonistes. La première chose frappante de ce type de support réside dans le fait que c’est un fabuleux moyen pour l’électeur de prendre ses informations directement à la source. En recevant simultanément les 11 feuillets des candidats, le futur électeur peut prendre en main ce document pour l’analyser, le décortiquer et le comparer. Contrairement aux autres moyens de s’informer, la compréhension et le jugement des propositions passe par la lecture et permet donc de s’éloigner du schéma classique de communication basé sur les prestations radiophoniques et télévisuelles. D’autre part, les professions de foi sont censées pallier les inégalités d’accès à l’information induites par la fracture numérique et géographique, elles permettent à chacun, malgré ses conditions de vie, de prendre note des propositions générales de chaque candidats pour y souscrire, les critiquer ou bien les approfondir.
Seulement, on est droit de se demander pourquoi ces documents surgissent-ils si tardivement dans le calendrier de la campagne électorale? En réalité, on peut supposer que les professions de foi ne servent pas l’information au sens propre du terme, mais permettent de cristalliser le candidat à un moment où ses déplacements, son image et ses solutions pour l’avenir du pays doivent se fixer à mesure que la date du scrutin approche. C’est dans cette perspective qu’à la lecture et l’analyse des feuillets, on assiste plus à la retranscription à minima d’un carnet de campagne bien ficelé qu’à des propositions intéressantes pour le futur de notre république. Seulement, pour étayer mon propos, je souhaite faire la démonstration de ce que j’avance. J’ai choisi d’opter pour une analyse qui ne rend pas compte des différentes propositions, mais sur une approche centrée sur la structure même des professions de foi. Ainsi, j’exposerai mon point de vue sur l’organisation, la sélection des images et les choix rédactionnels des documents.
Des normes communes
Le document est composé de 4 pages. Cette règle est obligatoire et est instituée par la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques1. Outre le format imposé, les candidats doivent utiliser du papier recyclé à hauteur de 50% dans l’élaboration du Feuillet. Ces normes si elles sont respectées permettent alors le remboursement de l’investissement alloué à la communication. La chose importante à retenir derrière ce cahier des charges est la façon dont l’état aplanit les rapports de forces liés à la financiarisation de la campagne. En dictant ces règles, on permet aux candidats les moins riches de jouer au même niveau que les autres.
Pour débuter cette analyse j’ai choisi d’orienter mon observation vers la page de garde. C’est parce que le portrait du candidat est l’élément qui surgit aux yeux du lecteur que les communicants accordent une place tout à fait importante à sa réalisation. On peut distinguer 3 éléments indispensables dans l’élaboration d’une page de garde: le regard et la posture, les couleurs et l’arrière-plan, et pour finir le message ou le slogan. Prenons maintenant ces caractéristiques une par une pour appréhender le travail des communicants.
Le regard et la posture
Notons tout d’abord qu’à l’exception de Jean Lassalle, tous les candidats fixent l’objectif. Si par le passé, nous avons été habitués à un regard tourné vers l’avenir et le futur, l’ensemble des chargés de communication ont opté pour une vision centrée sur le présent. La charge symbolique est très forte. En effet, notre futur chef de l’état doit être celui qui regarde les français et la France dans les yeux, c’est un homme mesurant avec responsabilité la situation et la réalité actuelle du pays. Hormis Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan qui esquissent un sourire à bouche ouverte, tous les autres protagonistes affichent un léger rictus témoignant tantôt de la sympathie (Hamon) mais parfois aussi de la crispation (Fillon).
Toutefois, si le regard est fixe, certains candidats adoptent une posture qui pourrait laisser deviner leur famille politique. On remarque alors que Fillon, Le Pen, Mélenchon et Asselineau décale vers la droite, tandis que Hamon, Dupont-Aignan, Cheminade, Arthaud et Lassale sont eux plus à gauche. Hasard ou coïncidence, les candidats Macron et Poutou sont figés au centre de l’image. Si nous devions ici attribuer une récompense au meilleur communicant, la palme d’or reviendrait à Sibeth Ndiaye en charge de la communication du candidat Macron.
La couleur et l’arrière-plan
Autre élément important de la page principale est le choix de la couleur utilisée. On remarque que la majorité des candidats utilisent le bleu comme teinte dominante de leur portrait. En comparant les photographies d’Asselineau, Le Pen, Fillon, Macron, Mélenchon et Dupont-Aignan, on remarque sans trop de difficulté des procédés similaires. Néanmoins, l’examen de la couleur bleue ne doit pas être perçu seulement comme un symbole rappelant le camp de la droite, mais bien comme une nuance qui évoque la sécurité, la responsabilité et la fiabilité. Comme le souligne l’anthropologue Michel Pastoureau dans “Bleu. Histoire d’une couleur”, les récents sondages démontrent que les adultes apprécient majoritairement la couleur bleue, notamment car elle se rapporte à des institutions stables et pérennes. On peut donc supposer que les évènements qui bousculent l’état français depuis maintenant quelques années ont poussé les communicants à utiliser le bleu comme signe d’apaisement et de contrôle. Si le bleu symbolise alors la sécurité et la confiance, on peut alors supposer que le rouge utilisé par les candidats Hamon, Poutou et Arthaud engage le pays dans un climat de terreur et d’instabilité sonnant le glas des privilèges des classes dominantes.
Si au niveau de l’arrière-plan, on retrouve des légères nuances de vert derrière le candidat Fillon, Macron et Asselineau, la couleur des écologistes est peu représentée sur les pages de garde. Notons que le candidat Macron est le seul à être représenté avec des citoyens. Encore une fois c’est un choix cohérent dans la mesure où son mouvement s’appelle “En Marche”.
Le message
L’accroche du slogan politique est une arme qui doit faire sens pour le lecteur. En analysant les messages des différents candidats, on s’aperçoit très vite qu’il existe 3 camps. Dans un premier temps avec Fillon, Le Pen, Hamon et Dupont-Aignan, l’accent est mis sur la France. Le fait de récupérer ce terme pour l’associer à ceux de la chance, de l’ordre et de la volonté nous indique que les communicants s’appuient sur l’expérience politique des candidats pour légitimer l’adoption du mot France. Si pour Mélenchon, Arthaud et Poutou, le slogan fait directement référence au peuple, le cas de Asselineau, Cheminade et Lassalle est inquiétant. En effet, la nature abstraite de leur message ne faisant ni référence à la France et au Peuple place le lecteur dans une position où l’incertitude domine. En réalité à travers ces messages, on voit se dessiner le camp des professionnels de la politique et ceux dont le parcours et le métier se rattachent à la société civile.
Conclusion
À la veille du premier tour des élections, les sondages donnent Macron, Le Pen, Fillon et Mélenchon favoris. Les professions de foi arrivent à point nommé pour les derniers indécis, et sous-estimer le pouvoir communicationnel de ces feuillets serait, je pense, une grave erreur. J’ai tenté de décrire à travers l’analyse des pages de garde des différents candidats, certaines pratiques communes chez les communicants. Cette campagne est tout d’abord placée sous le signe du présent et la gravité des faits qui traversent notre pays (montée du chômage et de l’insécurité). Le message des communicants pourrait nous faire croire que la France a besoin d’un sauveur ou d’un homme providentiel dont la sagesse et l’expérience incarnerait le renouveau. En réalité, la brève analyse proposée ci-dessus démontre totalement l’inverse. L’uniformisation à peine cachée des professions de foi des 4 grands candidats est révélateur d’une situation politique où les grandes interrogations des français risquent encore de passer à la trappe. J’invite alors les citoyens à être attentif à ces feuillets pour y déceler le story-telling, le simulacre du changement et l’exacerbation de nos angoisses. Les lacunes en communication des candidats les moins fortunés révèlent à mon sens des propositions sincères que l’on qualifiera de démagogique quand elles ne reposent pas sur les grands schémas de communication politique, c’est pourquoi la compréhension de nos orientations doit toujours se soumettre à l’examen du processus de mise en valeur des informations et de la communication.
1 L’instance régulatrice des partis politiques, des candidats lors des élections.