Adrien Charrier, 30/04/2017
Le résultat du premier tour de la présidentielle 2017 est marqué par la qualification d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen. Ayant respectivement obtenu 24,01% et 21,3%, ces données ne doivent pas nous détourner aussi d’un score important, celui de l’abstention. Avec 22,23%, les non-votants se placent en seconde position du premier scrutin. Si les sondages permettent aisément d’influencer l’opinion vers certains candidats, nous verrons en quoi cet outil est souvent inefficace pour saisir les dynamiques autour de la non-participation. Je propose dans cet article d’analyser l’abstention de manière plus précise, afin de comprendre comment cette forme de mobilisation électorale est tantôt le fruit d’un parcours sociologique particulier et l’expression d’une politisation souhaitant rompre avec la traditionnelle injonction civique du vote.
Contrairement aux idées reçues, l’abstention représente la part des individus inscrits sur les listes électorales et ne s’étant pas rendus aux urnes le jour du vote. Cette première clarification nous permet de rendre visible la part des non-inscrits en âge et ayant le droit de vote. Représentant près de 11 millions d’individus, la non-inscription s’explique par le décalage entre la période d’inscription et le premier scrutin. En effet, pour pouvoir voter il faut faire une démarche d’inscription dans l’année ultérieure à l’élection. Or, si les individus sont faiblement politisés, on observe un manque d’anticipation et donc une non-inscription. Globalement, les plus touchés par ce phénomène sont, comme nous le dit Jean-Louis Pan Ké Shon, les jeunes sans diplômes et les individus les plus touchés par la précarité. La faiblesse de la compréhension des enjeux démocratiques et l’instabilité professionnelle favorisent la non-inscription, nous verrons par la suite comment chez les abstentionnistes on retrouve parfois ces mêmes déterminants sociaux.
Pour tenter de saisir l’abstention, j’ai opté pour une approche qui laisse de coté la stigmatisation de cette forme de mobilisation. Comme le souligne Nonna Mayer et Daniel Boy dans l’article “les “variables lourdes” en sociologie électorale”, il existe 3 manières de saisir le comportement électoral. La première, de nature sociologique, vise à saisir le choix en fonction des critères sociaux et économiques. La seconde, psycho-sociologique, explique le choix par les affects et l’orientation partisane, et enfin, une dernière approche établit un électeur rationnel dont le choix est guidé par ses intérêts économiques et de sauvegarde de son statut. Dans le cadre de cet article, j’ai choisi une approche sociologique combinant 3 facteurs : 1) Les effets de l’offre et des campagnes électorales, 2) Les prédispositions incorporées par les électeurs, 3) la capacité des environnements sociaux à produire des micros-pressions et des incitations à voter. En parcourant la littérature sur l’abstention, j’ai pu repérer l’ouvrage de Celine Braconnier et Jean-Yves Dormagen qui à travers une longue immersion dans les quartier populaires de Seine-St-Denis, ont récolté des données d’une grande richesse à ce sujet.
Évolution des environnements sociaux
Notons tout d’abord que l’augmentation de l’abstention est un phénomène qui touche toutes les démocraties occidentales depuis 30 ans. Si les élections présidentielles indiquent tout de même une forte mobilisation, la non participation aux élections municipales, régionales et législatives est symptomatique de cette tendance à l’abstention. Pour comprendre cette évolution, il faut saisir les différentes transformations sociales et économiques qui se sont opérées au cours du siècle dernier. Dans l’étude de Céline Braconnier et de Jean-Yves Dormagen intitulée “la démocratie de l’abstention”, les sociologues dressent à partir de la mobilisation politique au sein d’un quartier populaire, les différents changements qui ont permis une hausse de l’abstention. En effet, si les trente glorieuses étaient caractérisées par une forte présence des syndicats ouvriers et des militants de gauche dans les bastions populaires, le démantèlement des grandes unités de production, la tertiarisation du travail ainsi que l’arrivée des populations issues de l’immigration, ont permis d’évacuer la politique de ces milieux sociaux pour en faire des déserts militants. La thèse des auteurs teintée d’un déterminisme Bourdieusien est la suivante : L’abstention est plus forte dans les milieux populaires que dans les environnements sociaux les plus aisés. En se basant sur les travaux en sociologie électorale, les auteurs font le lien entre l’abstention, l’âge, le niveau de diplôme et le revenu. Dans un second temps, ils recontextualisent la force de ces prédispositions en fonction de la capacité des environnements sociaux à créer où non des micro-pressions capable d’inciter les gens à aller voter.
L’âge
L’observation de l’abstention par classe d’âge permet de révéler que ce sont les 18-24 ans et les 25-34 ans qui s’abstiennent le plus. On peut expliquer cette tendance à travers le recul de l’entrée dans la vie active et le manque de stabilité dans un milieu professionnel. Néanmoins, à partir de 30 ans, l’abstention diminue du fait de l’émancipation familiale, de la création d’une famille et surtout d’une position professionnelle stable. L’espace travail amène les individus à se politiser et à prendre conscience des enjeux liés à leur statut. Dans cette perspective, on remarque que c’est à cette période où la mobilisation à travers l’injonction civique du vote est la plus forte.
Tableau 1 : Abstention au premier tour de l’élection 2017 par classe d’age

Source :https://www.contrepoints.org/2017/04/26/287759-abstention-presidentielle
Le revenu
Dans un second temps, la relation entre le revenu et l’abstention permet de révéler à quel point les gens les plus touchés par la précarité et le chômage sont aussi ceux qui s’abstiennent le plus lors des élections. Pour expliquer les écarts de revenus, il faut le relier avec le niveau de diplôme. Ce biais, nous permet alors de considérer que l’instruction par la fréquentation des hautes écoles et des universités favorise la compréhension de l’espace politique et donc la possibilité d’y prendre part par le vote. Nous verrons par la suite en quoi nous pouvons nuancer ce propos.
Tableau 2 : Part de l’abstention en fonction des revenus

Source :https://www.contrepoints.org/2017/04/26/287759-abstention-presidentielle
Les milieux populaires sont caractérisés par une population très jeune et un taux de décrochage scolaire plus élevé qu’ailleurs. De plus, le taux de chômage est lui aussi plus fort que dans d’autres espaces sociaux. Néanmoins, si la classe d’âge et l’intégration dans le circuit économique prédisposent ces citoyens à l’abstention, ils ne sont pas les seuls facteurs explicatifs. C’est parce que ces critères n’ont pas beaucoup évolué depuis 60 ans que la force explicative de ce phénomène trouve ses sources dans la force des environnements sociaux à créer des effets de compensation.
Historiquement, la politisation prenait place dans le quartier via l’intermédiaire des militants, des forces partisanes, des réunions de parents d’élèves et des fêtes de quartier. D’autre part, la présence et la force des syndicats sur les lieux de travail de la population permettait de créer des effets de politisation. Ces dispositifs conjugués permettaient alors de palier les prédispositions sociologiques à l’abstention. Ces forces ont permis à une époque d’entrainer la population à la mobilisation électorale. Suite à l’évolution du travail, ces instances de compensation se sont progressivement effacées au profit de l’individualisme. En effet, en l’absence de ces outils de politisation, l’entrainement électoral s’est replié sur l’organisation familial, une force compensatrice bien plus faible que les précédents dispositifs. L’étude des deux sociologues prouvent que dans les milieux populaires, les votes suivent la logique familiale, c’est le membre le plus politisé d’une famille qui influence le vote de son groupe. Ainsi à l’inverse, si l’abstention est de rigueur, la famille n’ira pas aux urnes. Comme nous l’avons vu pour les quartiers populaires, l’abstention est ici le résultat des prédispositions incorporées par la faiblesse des environnements sociaux à créer des effets de politisation. En revanche, une autre catégorie de la population revendique une autre forme d’abstention qui elle se base sur l’offre électorale.
L’abstention comme une évolution de la maturité politique
Si dans un premier temps, nous avons fait le lien entre l’abstention et les milieux populaires, il ne faut pas tomber dans le piège d’une analyse qui ne rendrait pas compte des autres facteurs explicatifs de cette non-participation. En étudiant le niveau de diplôme comme prédisposition à l’abstention, on remarque que les individus les plus diplômés sont aussi ceux qui s’abstiennent le plus. En effet, l’évolution de la démocratisation scolaire et le passage par l’université et les grandes écoles permettent aux individus de développer une forte compréhension des enjeux démocratiques. L’abstention prend ici la forme d’une expression politique différente qui lutte contre l’injonction civique. Cette tranche de la population ne croit plus du tout au schéma démocratique proposé par l’état et/ou n’arrive tout simplement pas à s’y retrouver dans l’offre électorale. En interrogant les abstentionnistes dans mon entourage, il apparaît clair que c’est bien le système électorale lui même qui est remis en cause, l’offre électorale n’étant que le produit de cette organisation, il en résulte un rejet de la part de ces individus.
Conclusion
L’analyse de l’abstention et des profils sociologiques des abstentionnistes nous permet maintenant de comprendre plusieurs choses. Dans un premier temps, la faiblesse de la prise en charge de l’état des environnements les plus touchés par la précarité ne permet plus de politiser et donc d’intégrer une partie de la population dans la vie démocratique. Par ailleurs, l’inefficacité de l’état à remettre en question son système électoral pousse toute une partie de la population à se démobiliser. C’est parce que le vote est compris par nos institutions comme un consentement à cette organisation que le suffrage universel reste de nos jours aussi peu critiqué. Un examen plus approfondi de ce mode de scrutin permettrait d’envisager de nouveaux outils démocratiques, cette expertise serait le moyen d’intégrer la part des abstentionnistes, des non-inscrits et de ceux qui votent blanc. Le vote comme nous le voyons est une arme normative, et la non-participation souffre d’un jugement négatif qui stigmatise et marginalise les individus se revendiquant de cette forme de mobilisation. À travers cet article, j’ai tenté d’expliquer en quoi l’analyse de l’abstention est un outil explicatif des limites démocratiques de notre pays. La faible intégration des plus fragiles et le muselage des autres formes de mobilisation démontrent avec force l’incapacité de l’état à réformer son propre système de gouvernance. En réalité, on est en droit de se demander si tout ça n’est pas voulu. Ma réflexion n’est pas nouvelle et bien des auteurs, historiens, artistes et politologues ont développé des théories similaires à ce sujet. Seulement, comme toutes les bonnes idées développées par les membres de la société civile et non pas par les professionnels de la politique, on observe une faible perméabilité entre le champ de la société civile et celui du politique. Une des solutions consisterait à dé-professionnaliser l’exercice du pouvoir et des politiciens pour limiter le monopole organisationnelle des élections, des réformes et dans une plus large mesure, celui de l’avenir de notre pays