L’Iran face aux élections.

Jim Baldy, 30/04/2017

Le 19 mai prochain, les iraniens iront aux urnes pour élire leur prochain président. En Iran le président est élu pour un mandat de quatre ans et son mandat ne peut être reconduit qu’une fois. L’actuel président, le réformiste Hassan Rouhani, se représente et devra défendre son bilan face à cinq autres candidats. Cette élection est d’une importance cruciale pour l’Iran et pour la région du fait de l’accroissement de l’influence iranienne en Irak et en Syrie depuis quelques années. A moins d’un mois du scrutin il semble donc bon de revenir sur le bilan d’Hassan Rouhani mais également d’analyser les idées des cinq autres candidats pour pouvoir mieux comprendre les enjeux de cette élection.

Présenté comme un candidat modéré, Hassan Rouhani remporta en juin 2013 les élections présidentielles au premier tour. Après deux mandats du conservateur Mahmoud Ahmadinejad, l’élection de Rouhani nourrit l’espoir des jeunes iraniens qui pensaient alors voir leur pays sortir de l’isolement. Quatre années plus tard, son bilan est contrasté. Sur le plan international, Rouhani a réussi à redorer le blason de la République Islamique d’Iran via deux axes politiques. Premièrement l’Iran et les 5+1 (Allemagne, Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie) sont parvenus à un accord sur le nucléaire iranien. Si la production de plutonium et l’enrichissement de l’uranium sont limités et que les inspections seront intensifiées, l’Iran obtient néanmoins une levée partielle des sanctions ainsi qu’une légitimité nucléaire. Deuxièmement l’Iran a augmenté sa présence militaire et politique à la fois en Irak et en Syrie. En Syrie, l’Iran soutient activement le régime de Bachar El-Assad. Cette aide trouve son sens dans le combat des chiites contre le l’extrémisme sunnite- le culte alaouite se rattache au culte chiite- mais également dans l’aide que le régime de Damas apporta à l’Iran lors de la guerre Iran-Irak. En Irak, l’Iran s’est progressivement invité dans le conflit contre l’Etat Islamique.

Cette implication militaire et politique se fait par le biais de Qassem Suleimani, le commandant des forces Al-Qods, qui exerce son influence sur une bonne partie du Moyen-Orient. Le professeur Toby Dodge de la London School of Economics déclara à son sujet En temps de crise, Suleimani est le marionnettiste suprême. (Dodge, 2014). Aujourd’hui l’Iran est partie prenante du conflit de telle sorte que Donald Trump s’inquiéta dans un tweet publié le 1er février dernier de l’augmentation de cette influence. Ainsi il est possible de dire que le mandat d’Hassan Rouhani a été concluant dans le domaine international du fait du net regain de l’influence iranienne au Moyen-Orient ainsi que de l’ouverture relative du pays après une période isolationiste. L’administration Trump semble néanmoins vouloir revenir sur l’accord nucléaire, la donne pourrait donc changer.

Le bilan économique de Rouhani est lui aussi positif. Suite à plusieurs années de croissance négative du PIB, -9% en juillet 2012 (Trading Economics, 2012), Rouhani a redressé la barre. En 2017 la Banque Mondiale a estimé que l’Iran atteindrait une croissance de 4.6%. Cette remontée de la croissance s’explique notamment par l’accord entre l’Iran et les 5+1 qui mis fin aux sanctions économiques (World Bank, 2016). L’entreprise française PSA a, par exemple, signé en Octobre 2016 un accord stratégique avec Saipa, deuxième constructeur iranien d’automobiles. L’investissement total prévu par l’accord est de plus de 300 millions d’euros (Béziat, 2016). En outre, Rouhani a également réussi à contenir l’inflation qui est passé de 40% en 2013 à 7.5% en 2016 (Tehran Times, 2016). Néanmoins, si les indicateurs sont au vert, certaines difficultés économiques structurelles n’ont pu être résolues. Le chômage est toujours fort, mi-2016 s’élevait à 12.7% (World Bank, 2017), et très inégalement réparti sur le territoire : 60% dans la province Kurde de Sanandaj par exemple (Rudaw, 2017).

Il faut ajouter à cela qu’il reste extrêmement difficile d’investir ou de commercer avec l’Iran. En 2016 le pays était classé à la 120ème place du “Ease of doing business index” par la Banque Mondiale (World Bank, 2016). Cela s’explique en partie par le fort taux de corruption dans le pays créant un climat néfaste pour le commerce international. Rouhani avait promis en 2014 de s’attaquer à cet état de fait ; un exemple important de cette politique anti-corruption fut l’arrestation du milliardaire Babak Zanjani et sa condamnation à mort prononcée en 2016. Seulement, si d’apparence le régime combat la corruption, les progrès restent infimes (Khajehpour, 2017).

Outre les aspects militaire, diplomatique, stratégique et économique, il faut également se pencher sur des questions sociales et sociétales. Les mandats présidentiels de Mahmoud Ahmadinejad ont largement rimé avec des abus envers les droits de l’homme comme le rappelait en 2013 un expert indépendant de l’ONU qui pointait du doigt alors les actes de torture répandus et systémiques (UN News Centre, 2013). L’élection du plus modéré Rouhani semblait alors être un événement positif jouant en faveur d’une plus grande liberté pour les iraniens. Semblait seulement, puisqu’en trois ans de mandat, 2,400 mises à mort furent prononcées soit plus que pendant n’importe quel autre mandat en Iran depuis 25 ans. Concernant les droits de l’Homme, le rapporteur spécial sur l’Iran aux Nations Unies, Ahmed Shaheed, déclara en 2015 que globalement la situation avait empiré (AFP, 2015). Même si Rouhani ne peut être blâmé pour toutes ces atteintes aux droits de l’hommes- car comme le rappelle Human Rights Watch, l’appareil sécuritaire et judiciaire iranien est dominé par les conservateurs du régime (Human Rights Watch, 2016)-, il faut reconnaître que le bilan de Rouhani en terme de droits de l’homme est négatif.

Rouhani va donc défendre, face à cinq autres candidats, le 19 mai prochain un bilan plutôt contrasté mais qui cependant paraît avoir redonné un second souffle au pays qui était jusque là sclérosé par les sanctions. Ironie du sort, la figure de l’isolement politique de la décennie précédente, incarnée par l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad qui avait présenté sa candidature n’a pas été retenu par le Conseil des Gardiens de la Constitution. En attendant, l’actuel président sera attaqué sur son incapacité à réduire le chômage. Selon Iran Poll, qui enquête sur les tendances politiques avant l’élection, 42% des iraniens considèrent que le chômage constitue le sujet le plus important et auquel le prochain président devra répondre (Iran Poll, 2017). Son principal rival est le conservateur pragmatique Mohammad Bagher Ghalibaf, actuel maire de Téhéran. Les deux hommes sont au coude à coude dans les sondages, 62% des iraniens ont une opinion favorable de Rouhani et 67% d’entre eux ont une opinion favorable de Ghalibaf (Iran Poll, 2017). Ghalibaf, qui est arrivé 2ème en 2013, critique le bilan économique d’Hassan Rouhani et a promis la création de 5 millions d’emplois. Les autres candidats sont moins populaires et semblent donc posséder une moins grande chance de succès.

Le troisième candidat le plus haut dans les sondages est Ebrahim Raisi, un religieux puissant proche de l’Ayatollah Ali Khameini et gardien du tombeau de l’Imam Reza à Mashad. Très conservateur, Raisi essaye de rallier à lui les électeurs de Mahmoud Ahmadinejad en utilisant une rhétorique populiste (Marashi, 2017). Même s’il est moins populaire que Ghalibaf il reste un candidat important et peut progresser s’il joue habilement ses cartes. Les points centraux de sa candidature s’articulent autour du chômage et de la corruption. Très pieux il souhaite rendre l’Etat et les banques incorruptibles.

Se forment donc apparemment deux camps principaux. D’un côté les progressistes dont Rouhani est le héraut et de l’autre les conservateurs portés par Ghalibaf et Raisi. Cette approche reste néanmoins simpliste et ne peut réellement définir les positions politiques actuelles de ces candidats. Saeid Golkar, un spécialiste de l’Iran, distingue trois camps politiques différents auquel s’affilient les trois principaux candidats ; Rouhani représente l’alliance entre le clergé et les technocrates, Raisi l’alliance entre le clergé et le secteur militaire et sécuritaire, Ghalibaf l’alliance entre le sécuritaire et le militaire et les technocrates (Golkar, 2017). Cette classification est intéressante car elle met en valeur les liens entre les pouvoirs iraniens. Elle permet également de comprendre que si Rouhani gagne les prochaines élections, l’Iran continuera sa normalisation du fait de l’influence des technocrates. A contrario, dans le cas d’une victoire de Raisi, l’Iran suivrait une ligne plus dure et conduirait à une radicalisation du régime. Dans une même mesure, l’élection de Ghalibaf conduirait à un rétrécissement des libertés politiques, quoique d’une façon moins nette qu’en cas de victoire de Raisi.

Cette élection est donc extrêmement importante car le chemin emprunté par l’Iran variera selon les convictions des différents candidats. Or, Donald Trump souhaite durcir le ton envers l’Iran. Cette radicalisation des tons pourrait s’avérer délétère pour le développement de la région. Une radicalisation et une fermeture de l’Iran déstabiliserait un peu plus un Moyen-Orient déjà très fragilisé par les conflits. Cela ferait, en outre, le jeu des conservateurs et des populistes aux Etats-Unis comme en Europe. Au contraire, si l’Iran continue son ouverture elle pourrait trouver plus d’appui internationaux ce qui contre-balancerait les attaques lancées contre elle par l’administration Trump.

Enfin, le dernier thème d’importance sur lequel le futur président iranien aura une certaine influence, réside dans la possible succession de l’Ayatollah Khameini. Celui-ci est âgé de 77 ans, la question de sa succession peut donc se poser. Si cela venait à arriver, un conseil composé du président, du chef du pouvoir judiciaire et d’un juriste du Conseil des Gardiens dirigerait le pays jusqu’au choix du nouvel Ayatollah. Ce choix serait pris par l’Assemblée des Experts, or Raisi et Rouhani font parti de cet assemblée. Cette possible omniprésence du futur président dans la transition au sommet de l’Etat marque cette élection d’un enjeu tout particulier. L’Iran est donc dans un entre-deux et le 19 mai prochain nous éclairera sur le futur qu’empruntera le pays.

Ajout de l’auteur (18/05/2016) :

Suite à une rencontre entre les deux hommes, Mohammed Ghalibaf a déclaré le 15 mai qu’il retirait sa candidature en faveur d’Ebrahim Raisi. Ce retrait s’explique en partie par la baisse de la côte de popularité de Ghalibaf. Une troisième défaite politique n’était donc pas au goût du maire de Téhéran. Selon Rohollah Faghihi, l’équipe de campagne de Raisi aurait affirmé à l’entourage de Ghalibaf que celui-ci deviendrais, en cas de victoire pour Raisi, vice-président (Faghihi, 2017). Cette alliance redessine donc la campagne présidentielle ; un sondage réalisé le 7 et le 8 mai ont donné Rouhani vainqueur avec 42% des voix, Raisi et Ghalibaf obtenant respectivement 27% et 25% des voix. Une alliance entre les deux donnerait donc Raisi gagnant avec 52% des voix (ISPA, 2017).

Bibliographie :

  • AFP, (2015). Dans : The Guardian, (2015), Iran’s human rights situation worsening says UN special rapporteur. The Guardian.

  • Béziat, E., (2016), Le retour de PSA en Iran s’annonce fructueux. Le Monde.

  • Dodge, T., (2014). Dans : Black, I. & Dehghan, S., (2014), Qassem Suleimani : Commander of Quds force, puppeteer of the Middle-East. The Guardian.

  • Faghihi, R., (2017), The reason Tehran’s mayor dropped out of presidential race. Al-Monitor.

  • Golkar, S., (2017), Iran’s election : It’s not about moderates or hardliners. Al-Jazeera.

  • Human Rights Watch, (2016), Iran, Events of 2016. Human Rights Watch

  • Khajehpour, B., (2017), Has Rouhani achieved his goals for Iranian economy ?. Al-Monitor.

  • Iran Poll, (2017), Pre-election national opinion poll (April 2017). Iran Poll.

  • ISPA, (2017), Sondage 7-8 mai 2017. Khabar Online.

  • Marashi, R., (2017), Does Iran’s Khamenei really have a preferred candidate ?. Al-Monitor.

  • UN News Centre, (2013), Human rights situation in Iran warrants serious concern, UN expert reports. UN News Centre.

  • Rudaw, (2017), Unemployment rate in Iran’s Kurdish province passed 60 percent, lawmaker. Rudaw.

  • Tehran Times, (2016), Inflation rate drops to 7.5% in Iran. Tehran Times.

  • Trading Economics, (2012), Iran GDP Annual Growth Rate. Trading Economics

  • World Bank, (2016), Ease of doing business index. World Bank

  • World Bank, (2016), Iran’s economic outlook- Spring 2016. World Bank.

  • World Bank, (2017), Overview. World Bank.

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