Guillaume Perron, 02/05/2017
L’annexion de la Crimée par la Russie est un événement qui a déjà mobilisé de nombreux analystes depuis 2014. Toutes les facettes techniques du sujet se sont vues décortiquées par divers spécialistes dont les interprétations ont pu faire partie d’une lutte politique, d’un jeu d’influence à un moment donné, et ce quelle que soit l’orientation du propos. À cette occasion, on a notamment pu voir fleurir les analogies entre Fédération de Russie et Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Seulement la Crimée représente autre chose que la nostalgie de l’empire soviétique : c’est un véritable symbole au centre d’une mythologie. La Crimée est alors comme une lueur, un phare qui permet de rassembler une population déchirée par les concurrences mémorielles d’un passé trop trouble. C’est un mythe fondateur, d’abord, un mythe militaire, ensuite, mais c’est également un mythe littéraire trop souvent oublié. La littérature s’inscrit alors comme variable géopolitique à part entière en ce qu’elle permet d’appréhender les représentations d’une population quant à un lieu. Or « pour comprendre un conflit ou une rivalité géopolitique […], surtout quand les causes sont complexes, [il faut] comprendre les raisons, les idées de ses acteurs principaux »[1].
La littérature, et notamment la poésie, est un art tout à fait populaire en Russie. Si en France la poésie peut paraître quelque peu désuète, c’est un art dans l’air du temps encore pratiqué avec ferveur par une partie de la jeunesse russe[2]. Le cas d’Edouard Limonov, personnage controversé dépeint avec prudence par Emmanuel Carrère dans la biographie qu’il lui a consacré[3], est parlant. Fils d’un petit employé de la Tchéka[4] vivant dans une banlieue grisâtre de Kharkov, c’est par la poésie qu’il accède aux milieux du centre-ville et se crée la petite popularité locale qui lui a permis de lever les yeux au-delà des limites de sa ville. Il avait pris la plume comme un jeune occidental aurait attrapé une guitare électrique. Aujourd’hui, après une vie tortueuse et romanesque, Limonov se retrouve élevé au rang d’icône par le mouvement des jeunes révoltés russes qu’il dirige et qui se font appeler les nasbols[5]. Portant cuir et Dr. Martens, le poète Limonov est une vedette depuis qu’il a purgé sa peine de prison. Cette actualité de la poésie en Russie est due à l’histoire du pays. Sous le régime soviétique, « il n’y avait pas de religion, pas de philosophie ni même de vie des affaires ; alors la poésie a rempli tous ces vides »[6]. Les jeunes gens se mesuraient les uns aux autres au moyen de sessions de lectures collectives. Le jeune Iossef Djougachvili lui-même, avant de se faire appeler Staline, se découvrit une passion pour la poésie au cours de ses études au séminaire[7], passion qu’il conservera par ailleurs tout au long de sa vie. Il faut donc comprendre que la Russie est une nation profondément littéraire pour se représenter la portée populaire du mythe de la Crimée dans l’imaginaire artistique.
Les œuvres des deux pionniers que sont Alexandre Pouchkine et Adam Mickiewicz sont marquées par « le « dépaysement » qui fait d’une terre bien réelle, la Crimée, une province de l’imaginaire, par l’opération d’une géographie poétique et même mythique »[8]. Mickiewicz, comme Pouchkine, rencontre la péninsule au détour d’un exil « imposé par le régime impérial de la Russie au temps d’Alexandre Ier et de son successeur Nicolas Ier ». Regrettant ses belles provinces polonaises, il lie avec la douce Crimée une relation passionnelle teintée d’amour et de ressentiment. Il lui écrit alors un recueil de poèmes, sobrement intitulé « Sonnets de Crimée », publié à Moscou en 1826. Dans l’un d’eux, « Les ruines du château de Balaclava », il commence par ces mots : « Ces châteaux, dont il ne reste que des ruines informes, t’embellissaient et te gardaient, ingrate Crimée ! ». La relation ambivalente qu’il entretient avec la charmante péninsule est ici claire. En effet, l’antique Tauride apparaît dans l’œuvre de Mickiewicz « comme un décor somptueux, certes, mais privé d’âme : l’amour perdu dans la patrie perdue fait du séjour en Crimée un exil doublement douloureux pour le poète polonais, qui valorise expressément et hyperboliquement les fondrières de Lituanie aux dépens des plus beaux fruits de la nature méridionale »[9]. Alexandre Pouchkine, lui, offre une image de sa nouvelle muse toute aussi mythique mais pourtant bien différente. Aujourd’hui largement considéré comme l’un des plus grands poètes russes, il a destiné plusieurs de ses œuvres à la péninsule, la plus célèbre étant « La fontaine de Bakchisaraï », achevée à l’été 1822. Il y dépeint une Crimée orientale, « lieu poétique par excellence où se sont trouvés réunis un court moment jeunesse, amour, poésie et beauté de la nature »[10]. Sa Crimée est douce et généreuse, calme et reposante, image d’un Eden teinté d’histoire, de célèbres batailles et de mythologie. La génération suivante sera marquée par les horreurs de la guerre de Crimée. Léon Tolstoï, qui publie son premier récit en 1852 « dans la revue fondée par Pouchkine, Sovremennik (Le Contemporain)»[11], la vivra de l’intérieur. Il participe « comme officier d’artillerie, notamment au 4e bastion (du 5 avril au 15 mai) – le plus exposé –, à la défense de la ville »[12] de Sébastopol. Il tire de cette expérience trois « Récits de Sébastopol » qu’il organise de manière chronologique : « Sébastopol en décembre », « Sébastopol en mai » et « Sébastopol en août ». Il y décrit les combats et s’intéresse particulièrement aux types de comportements humains face au danger, à la psychologie du courage, du simple soldat jusqu’aux nobles officiers. Il quittera le métier des armes après la chute de Sébastopol. Si dans les poèmes au lyrisme enchanteur de Mickiewicz et Pouchkine la Crimée pouvait s’apparenter à l’image d’une femme, elle représente dans les récits de guerre de Tolstoï la mère patrie à défendre.
Bien que l’expérience de la guerre ait été pour lui traumatisante – il se retirera des armées après la défaite de Sébastopol – Léon Tolstoï retournera en Crimée, notamment pour rendre visite à celui qui deviendra l’attraction culturelle de la péninsule pour quelques années : Anton Tchékhov. Né sur la mer d’Azov, Tchékhov est un des auteurs les plus connu de la littérature russe. Après avoir vécu une vie pleine et créative, il choisit de revenir s’installer à Yalta en 1898, non loin de sa terre natale, pour s’éloigner de l’agitation des villes et y soigner sa tuberculose. La maison qu’il s’y fait construire, la « datcha blanche » aujourd’hui reconvertie en musée à son honneur, devient vite un lieu de rencontre où les grands auteurs de l’époque échangent. Léon Tolstoï donc, mais aussi Maxime Gorki, ou encore de jeunes écrivains comme Ivan Bounine ou Alexandre Kouprine venaient lui rendre visite[13]. S’il n’a pas spécifiquement écrit sur la Crimée dans ses oeuvres, c’est dans les correspondances régulières qu’il tenait avec Gorki et Olga, sa femme, qu’on trouve les descriptions de ces journées faites de discussions interminables, de baignades et de détente. Là encore, la représentation de la Crimée comme un havre de paix où le temps est suspendu ressort de ces lettres qui doivent éclairer encore aujourd’hui de nombreuses soirées neigeuses[14]. Malheureusement, cette période fut courte, puisque Anton Tchékhov décède des suites de sa maladie durant l’année 1904. Toutefois, dès 1907, un autre personnage va durablement influencer l’image de la Crimée en l’associant définitivement à la patrie des poètes et écrivains en la personne de Maximilian Volochine. Pacifiste convaincu, il s’installe en Crimée dans un contexte de guerre civile féroce entre tsaristes et socialistes, dans une petite ville du nom de Koktebel sur les rivages de la mer Noire. C’est une personnalité à part, « un jour il écrit des poèmes, puis il peint, puis il invente des bêtises… Globalement, il était un pan de culture à lui tout seul et il la répandait autour de lui », raconte le poète Evgueni Bounimovitch[15]. Ce n’est pourtant pas ses poèmes qui font date, mais bien son personnage en lui-même, de par la neutralité qu’il ose clamer au beau milieu d’une péninsule déchirée par la guerre civile entre « blancs » et « rouges ». Il se permettait donc d’accueillir et de dissimuler des représentants des deux camps. « La maison de Volochine à Koktebel devint alors une sorte de colonie littéraire où venaient des écrivains aux croyances et opinions politiques très diverses : Andreï Biély, Gorki, Alexis Tolstoï, Alexandre Grine, Ossip Mandelstam, Mikhaïl Boulgakov, Korneï Tchoukovski, ou encore Marina Tsvetaïeva »[16]. C’est justement cette dernière, figure là aussi adulée de la poésie russe et grande amie de Volochine, qui trouvera les mots pour expliquer, après sa mort, la relation si particulière qu’il entretenait avec la Crimée, Koktebel, et la nature qui l’entourait : « La mer, la steppe, la montagne, ces trois éléments koktebéliens, avec l’espace en guise de quatrième, il les ressentait comme siens […]. Il prononçait « armoise »[17] comme « à moi ». Et dans sa bouche le nom du mont Karadag[18] sonnait tout simplement comme « moi » »[19].
Ce lien étroit qui lie la Crimée et de nombreux grands poètes russes permet alors de mettre en lumière un pan différent de l’annexion de la péninsule à la Fédération de Russie. Loin de chercher à justifier ou à défendre, il convient simplement ici de chercher à comprendre plutôt que de chercher à fustiger. Car la partie littéraire de la mythologie russe liée à la Crimée, qui est bien plus vaste que ces quelques lignes, participe à la formation d’une identité partagée entre les Russes vivant sur le territoire de la Fédération et les Russes de Crimée. Si la littérature n’est pas la seule explication, elle en est néanmoins une partie, et a le mérite de nuancer l’image dure et glaciale d’un peuple russe assoiffé de conquêtes et de revanche.
[1] Ibid., p. 3.
[2] SLODZIAN Monique, Les enragés de la jeune littérature russe, Paris, La Différence, 2014, p. 8-9.
[3] CARRERE Emmanuel, Limonov, Paris, P.O.L, 2011, p. 496.
[4] Crée en 1917, la Tchéka ( Commission spéciale panrusse de lutte contre la contre-révolution et le sabotage) est la police politique bolchevik pendant la guerre civile. Intégrée au Guépéou puis au NKVD, l’expression renvoie toujours à la police politique soviétique.
[5] Issu de la contraction de national-bolchevik.
[6] BOUNIMOVITCH Evgueni, poète russe interviewé dans « La Russie toujours habitée par la poésie », JULIA BELOVA, Paris Match, 26 mars 2010.
[7] SEBAG MONTEFIORE Simon, Le jeune Staline, Paris, Calmann-Lévy, 2008, p. 501.
[8] CADOT Michel, « Exil et poésie : la Crimée de Puškin et de Mickiewicz », Revue des études slaves, Tome 59, fascicule 1-2, 1987, p. 141.
[9] CADOT Michel, « Exil et poésie : la Crimée de Puškin et de Mickiewicz », Art. cit., p. 149-150.
[10] Ibid.., p. 149.
[11] AUCOUTURIER Michel, Léon Tolstoï, « la grande âme de la Russie », Paris, Gallimard, 2010, p. 25.
[12] Ibid., p. 32.
[13] BOLOTSKAYA Rita, « Les roses de Yalta pour Anton Tchékhov », La voix de la Russie, 25 mars 2014, http://fr.sputniknews.com/french.ruvr.ru/2014_03_25/Les-roses-de-Yalta-pour-Anton-Tchekhov-7835/, consulté le 7 juillet 2015.
[14] TCHEKHOV Anton, Correspondance avec Olga 1899-1904, CONSTANDACHE Monica (trad.), Paris, Albin Michel, p. 153.
[15] BOUNIMOVITCH Evgueni, cité dans SHENKMAN Yan, « Maximilian Volochine : la Crimée sans haine », Russia Beyond The Headlines, 16 avril 2014, http://fr.rbth.com/art/2014/04/16/maximilian_volochine_la_crimee_sans_haine_28699, consulté le 7 juillet 2015.
[16] SHENKMAN Yan, « Maximilian Volochine : la Crimée sans haine », Russia Beyond The Headlines, 16 avril 2014, http://fr.rbth.com/art/2014/04/16/maximilian_volochine_la_crimee_sans_haine_28699, consulté le 7 juillet 2015.
[17] Plante aux vertus médicinales que l’on retrouve en Crimée, commune dans les steppes. Elle tient son nom de la déesse Artémis dont la mission était de secourir les femmes dans leur maladie ( Artemisia Vulgaris ).
[18] « Montagne noire » en tatar, ancien volcan surplombant la ville de Koktebel aujourd’hui entouré par une réserve naturelle.
[19] TSVETAÏEVA Marina, Des poètes. Maïakovski, Pasternak, Kouzmine, Volochine, Dimitri Sesemann (trad.), Paris, Des Femmes, 1992, p. 132.