Mais où va Erdogan ?

le 13 mai 2017, par Jim Baldy

Quel drôle de chemin parcouru par ce fils de Kasimpasa, ce quartier plutôt pauvre d’Istanbul. Joueur de football semi-professionnel dans sa jeunesse, il deviendra maire de la plus grande ville de Turquie à seulement quarante ans. Le Parti de la Justice et du Développement (AKP : Adalet ve Kalkinma Partisi), dont il est un des co-fondateurs, deviendra ensuite au fil du temps l’acteur politique principal de la Turquie. Entre 2001, l’année de sa fondation, et aujourd’hui, l’AKP a profondément modifié le visage de la Turquie. Celle-ci fut pendant longtemps de tradition kemaliste et prônait ainsi des valeurs séculaires au sein d’un régime plutôt autoritaire ; les idées politiques basées sur l’islam n’avaient alors que peu de valeur. Or Recep Tayyip Erdogan remplace peu à peu cette tradition politique avec une autre, une qu’il est possible de qualifier de plus théocratique. Ainsi la Turquie qui semblait pour un certain temps regarder à l’Ouest, a tourné son regard vers l’Est. Pour essayer de mieux comprendre le chemin pris par la Turquie au cours des deux dernières décennies cet article s’intéressera aux mutations politiques de la Turquie effectuées par Erdogan au cours de celles-ci.

Pour comprendre l’avant Erdogan il faut savoir que la Turquie suivait depuis moins d’un siècle une tradition kemaliste basée sur les principes fondateurs du Cumhuriyet Halk Partisi (CHP) établis en 1931 et au nombre de six ; ceux-ci sont le républicanisme, le nationalisme, la laïcité, le populisme, l’étatisme et le révolutionnarisme. Malgré des principes porteurs d’espoirs politiques, le CHP établit un régime à vocation autoritaire dans lequel l’armée jouera un rôle stabilisateur. Entre 1925 et 1946 le CHP est un parti unique et il représente l’élite bureaucratique turque laïque, l’islamisme politique est donc éliminé et en 1928 l’islam n’apparait plus dans la constitution comme religion d’état.

Une des principales personnes politiques qui essaya de faire revivre l’islam dans la vie politique turque est Necmettin Erbakan. Né en 1926 sur les bords de la Mer Noire, Erbakan fut élu en 1969 dans la ville très religieuse de Konya, en Anatolie. Un an après, Erbakan créera le très conservateur Milli Nizam Partisi (MNP), ce qui permettra à l’islam politique d’entrer au parlement pour la première fois. Néanmoins, suite au coup d’état de 1971, le parti sera contraint de disparaître. De cette défaite naitra le Mili Selamet Partisi (MSP) avec lequel Erbakan accédera en 1973 au poste de vice premier-ministre dans le gouvernement de Bülent Ecevit. Un nouveau coup d’état en 1980 mettra fin à l’aventure du MSP. Ce n’est néanmoins pas le dernier mot de Necmettin Erbakan qui devient en 1983 le leader du Refah Partisi (RP). C’est par le biais de ce parti que l’islam politique turc gagnera ses premières lettres de noblesse. En 1994 celui-ci profite des divisions politiques du pays pour gagner les mairies d’Istanbul, via le candidat Erdogan, et d’Ankara. Puis en 1995, avec plus de 21% des voix lors des élections législatives, le Parti de la Prospérité devient une figure majeure du jeu politique turc. Necmettin Erbakan devient alors, à 69 ans, le premier ministre de la Turquie.

Alors que penser de cette période pré-Erdogan ? La Turquie possédait certes de nombreux atouts qui pouvaient laisser penser aux occidentaux que le pays filait une route normative. Or, le côté autoritaire de l’Etat turc, le rôle prépondérant de l’armée ainsi que la présence d’une élite laïque plutôt fermée au sein de la société turque laissent à penser que couvaient alors de nombreux problèmes au sein d’une société, rappelons le, majoritairement musulmane et conservatrice. D’une certaine manière il est possible de schématiser grossièrement la Turquie à travers ses grandes villes plutôt progressistes, l’Anatolie et les bords de la Mer Noire plutôt conservatrices et le Sud-Est et l’Est où la communauté Kurde cherche à créer un poids politique malgré les nombreuses interdictions à l’égard de ses volontés d’autonomie. Ainsi il est possible de comprendre qu’il existe au sein de la Turquie une volonté de certaines personnes de dynamiser l’islam au sein d’une société laïque. Cela fut bien représenté par l’importance politique que prit Erbakan, notamment au cours des années 1990. Néanmoins, cet islam politique se heurta au cours de son développement à la laïcité prônée par le système turc. Le génie d’Erdogan se trouve ainsi dans son habilité à composer avec le système pour, au grè du temps, faire augmenter le poids de l’islam politique en Turquie et éliminer ses ennemis politiques, notamment l’armée et le CHP.

Erdogan co-fonde donc en 2001 le Adalet ve Kalkinma Partisi (AKP) et son parti remporte en 2002 les élections législatives. Malheureusement pour l’AKP et pour Erdogan, celui-ci ne peut devenir premier-ministre. En effet, en 1997, Erdogan fut banni de la vie politique et condamné à quatre mois d’emprisonnement suite à sa récitation d’un poème controversé de Ziya Gökalp. Un autre fondateur de l’AKP, Abdullah Gül, devint alors premier-ministre. Si l’AKP est désormais connu entre autres pour ses atteintes à la liberté ainsi que pour une relative hostilité envers l’occident il est néanmoins possible de constater qu’initialement ses idées politiques furent différentes. L’AKP supportait alors la Cour européenne des droits de l’homme et souhaitait recentrer l’attention politique vers l’humain et non l’Etat, ce qui pouvait être perçu comme honnête au sein d’une nation très inégalitaire.

Le gouvernement de Gül sera surtout connu pour deux événements : premièrement celui-ci refusera l’accès du territoire national aux américains et deuxièmement il obtiendra l’annulation du bannissement politique de Erdogan qui deviendra alors en 2003 premier-ministre de la Turquie. Le parti se dit alors conservateur-démocrate et essaye d’ouvrir économiquement le pays. Le pari est réussi pour Erdogan qui parvient alors à augmenter les investissements étrangers directs qui atteindront 20 milliards de dollars en 2007, mais qui surtout obtient une croissance moyenne d’à peu près 8% entre 2002 et 2007 ce qui contraste avec la marasme économique propre à la décennie précédente (Insel, 2017). Le taux de pauvreté chute donc de 30.3% en 2002 à 8.4% en 2007 (World Bank). De ce fait se constitue une classe moyenne plus nombreuse qui bénéficie alors de plus de services, par exemple le nombre d’universités a considérablement augmenté durant le règne de l’AKP.

En parallèle la Turquie va essayer de rentrer dans l’Union Européenne. Le Conseil européen de Bruxelles décide en décembre 2004 d’ouvrir les négociations avec la Turquie en Octobre 2005. S’en suivront de longues discussions entre les deux entités ainsi qu’une situation intéressante dans laquelle l’AKP trouvera plus d’appui au sein des démocrates européens qu’au sein des conservateurs. Cette candidature aura néanmoins une faille énorme car si la Turquie joue le jeu de l’intégration elle ne peut se résoudre à accepter la situation chypriote. Erdogan accepte d’ouvrir les ports et les aéroports aux Chypriotes grecs comme convenu lors des négociations, seulement les nationalismes européens et turcs utiliseront la question chypriote comme catalyseur de tensions et le processus finira par échouer. En conséquences l’euroscepticisme augmentera en Turquie et fermera donc un peu plus la porte qui s’était alors entrouverte. L’AKP n’en sortira pas affaiblie et Abdallah Gül sera élu président de la république en 2007, Erdogan restera premier-ministre et s’éloignera peu à peu des valeurs auxquelles l’Europe est attachée.

A partir de cette période, l’AKP va prendre une toute autre envergure et commencera à devenir hégémonique. Cela sera possible notamment suite aux printemps arabes qui apparurent courant 2011. La Turquie qui n’est pas touchée devient une sorte de modèle au sein de la communauté des pays musulmans. Libéré de certaines contraintes, le discours de Erdogan devient plus radical et plus religieux. Un exemple de ce penchant vers l’islam politique est le changement d’attitude de la Turquie envers Israël. Historiquement ces deux pays étaient en bons termes du fait d’intérêts communs et rappelons le la Turquie fut le premier pays musulman à reconnaître l’état juif. Cette bonne relation se grippera lorsqu’une flottille turque tentera d’acheminer de l’aide humanitaire à Gaza. D’une certaine manière la Turquie se joignait alors dans l’historique lutte arabe envers l’état d’Israël. Erdogan se tourne donc vers le populisme et l’islam politique.

Ce nouvel élan se cristallisera suite au manifestations de la place Taksim en 2013. Erdogan choisira la répression comme outil politique. Cela confirmera encore une fois l’appui politique qu’il possède car Erdogan sortira vainqueur de cet affrontement. De l’autre côté de la frontière turco-syrienne le conflit syrien se développera et va prendre une tournure alors impensable quelques années auparavant. Les relations entre les deux états vont progressivement se détériorer, notamment suite à la destruction d’un avion F-4 turc par les forces syriennes en 2012. La Turquie supportera donc certain groupes jihadistes en Syrie et donc encore une fois affirmera d’une certaine manière son support à l’islam politique.

Si sa cote de popularité est importante, Erdogan subira néanmoins une série d’attaques personnelles. Des vagues d’arrestations et de procédures judiciaires sont lancées contre plusieurs de ses ministres ainsi que leurs fils, le fils d’Erdogan étant également visé. Erdogan intervient et cible la communauté Gülen comme étant l’instigatrice de cette attaque. La politique d’Erdogan entre alors dans une nouvelle phase que le politologue turc Ahmet Insel appelle « islamisme nationaliste » (Insel, 2016). Cette nouvelle ère a pour principal cause le conflit syrien dans lequel les kurdes commencent à établir de solides bases militaires et politiques. La Turquie qui possède une forte animosité envers les kurdes voit donc d’un mauvais œil ce développement et radicalise sa position dans le conflit. Seulement celle-ci s’isole du fait de son opposition à Bachar Al Assad qui se répercute donc sur la Russie mais également sur les Etats-Unis dont les livraisons d’armes aux kurdes sont problématique d’un point de vue turc.

A l’intérieur de la Turquie la communauté Gülen tentera de renverser Erdogan par un coup d’état en 2016, du moins c’est ce que Erdogan affirmera. Seulement cette tentative de coup d’état sera rapidement contrée par Erdogan et notamment par ses soutiens populaires. S’en suivra une féroce répression envers les auteurs du coup d’état mais également contre les personnes liées de près ou de loin au mouvement Gülen. Le spécialiste de la Turquie Jean Marcou décris la répression en ces termes : « Ce qui est impressionnant, c’est que, tout de suite, s’est embrayée une mécanique qui n’est même pas seulement une purge, mais une forme de reformatage de l’état. » (Marcou, 2016). Erdogan remplace donc les derniers bastions de résistance à son pouvoir et s’affirme comme l’unique leader d’un peuple turc qui lui reste acquis. Erdogan profite donc de cette popularité pour faire voter par le peuple, le 16 avril 2017, une réforme constitutionnelle qui donne plus de pouvoir au président. Erdogan concentre donc désormais les pouvoirs exécutifs.

A l’heure d’aujourd’hui, l’une des plus grandes préoccupations d’Erdogan reste la question Kurde. Les kurdes syrien commencent à encercler la capitale de l’Etat Islamique et continuent d’obtenir des armes par les Etats-Unis. Des rencontres s’organisent donc entre les leaders de ces deux pays. Jeudi 11 mai, le premier-ministre turc Binali Yildirim s’est entretenu avec le secrétaire de la défense américain Jim Mattis. Mattis a réaffirmé la volonté des Etats-Unis de rester en bons termes avec leurs alliés turcs, qui il faut le rappeler constituent une des plus importantes armées de l’OTAN. Erdogan de son côté devrait visiter les Etats-Unis le 16 mai et y rencontrer Donald Trump. Cette rencontre sera surement électrique du fait du caractère des deux personnages. De plus Erdogan se rendra aux Etats-Unis avec des demandes que des experts qualifient de non-négociables. Les livraisons d’armes aux kurdes étant la première et la deuxième consiste en l’extradition demandée par Erdogan de Gülen qui vit en Pennsylvanie. Pour obtenir ses revendications, Erdogan se propose notamment de remplacer les forces syriennes kurdes par des troupes turques dans la bataille de Raqqa (Idiz, 2017). La conclusion de cette rencontre sera donc surement porteuse d’indications sur le futur politique d’Erdogan car comme pour l’Europe, c’est dans le rejet de la Turquie par l’Ouest qu’Erdogan puise une part de ses forces politiques.

Bibliographie :

  • Idiz, S., (2017), Odds appear stacked against success of Erdogan-Trump meeting. Al-Monitor.

  • Insel, A., (2017), La nouvelle Turquie d’Erdogan. La découverte. p. 109

  • Insel, A., (2016), Les trois phases du pouvoir islamo-conservateur en Turquie. Cercle Géopolitique.

  • Marcou, J., (2016), Interview dans Le Monde. Propos recueillis par Ollivier, E., (2016). Le Monde.

  • World Bank, Turkey.

Laisser un commentaire